Échange QC – PACA : extension de la pratique des idées

    « À défaut de faire voyager des œuvres, ce sont les idées d’un artiste qui sont envoyés d’un continent à l’autre sous forme d’instructions, écrites et/ou dessinées, qu’un autre va interpréter à sa manière ».

    Artistes québécois :

    Karole Biron, Martin Boisseau, Eveline Boulva, François Mathieu, Ariane Plante, Reno Salvail, François Simard.

    Artistes français:

    Dominique Angel, Claire Dantzer, Anne-Valérie Gasc, Laurent Perbos, Nicolas Pincemin, Stéphane Protic, Sylvie Réno.

    Ce projet est une initiative de VU en collaboration avec Manif d'art, Sextant et plus, et le Musée d'art contemporain de Baie-Saint-Paul.

    Source: http://macbsp.com/expositions/echange-quebec-paca-extension-de-pratique-idees/

    LA RÉFLEXION EN AMONT À LA RÉALISATION DES OEUVRES

    Dans le cadre de ce projet, je me suis inspirée du texte de démarche de Laurent Perbos. Évidemment, plusieurs idées ont émergé au départ, mais un certain cheminement s’est opéré, me permettant de cerner plus précisément une orientation personnelle à donner à mon projet.

     

    À la lecture du texte de Laurent Perbos, j’ai noté l’influence d’objets issus de la consommation de masse. J’ai aussi retenu l’idée que cet artiste les revisite par le biais de mythes et en souhaitant leur conférer une nouvelle charge poétique pour les réinventer.

     

    De façon générale, dans mes recherches, je m’intéresse à la question paysage. Conséquemment, j’ai décidé d’envisager cet « objet paysage »  autrement qu’à mon habitude, en orientant mes réflexions vers son accaparement par l’univers médiatique et populaire.  En effet, dans une perspective historique,  l’intérêt populaire pour les « beaux paysages » s’est développé principalement via l’émergence du sublime dans la littérature à la fin du 19e siècle. Ce « thème » – le sublime – a rapidement été intégré dans les arts visuels, contribuant d’une autre façon à le diffuser grâce à cette « couverture littéraire et visuelle (médiatique) de l’époque. De fait, certains types de paysages particulièrement visés par la question du sublime ont vu leur popularité s’accroître et sont devenus des archétypes du genre. Je note tout particulièrement la montagne et l’océan, auquel s’ajoutent les forêts – celles préférablement denses, profondes et sombres.

     

    De fil en aiguille, médias aidant, ces paysages sont graduellement devenus des destinations incontournables pour le tourisme, celui-ci concernant au départ une certaine élite pour apparaître, entre autres depuis l’avènement des premiers vols commerciaux, comme un phénomène de masse. 

     

    Ainsi, la montagne, l’océan et la forêt sont passés dans l’esprit des gens du statut d’horreurs absolues et de plaies géographiques à un sentiment esthétique extrême. Ce qui était auparavant le sujet de craintes ou de dédains est ainsi devenu attirant ; d’espaces liés à la peur, à la perte et à la disparition, ils sont devenus des espaces d’idéaux, liés à la découverte de soi, au dépassement (de ses horizons personnels, de ses capacités, etc.) ou à la méditation et à un approfondissement spirituel. Leur image est de nos jours un symbole puissant pour des valeurs qui répondent et correspondent à de nouvelles normes sociales, consensuelles et certainement légitimes: la pureté, l’environnement, la fragilité de la nature, etc.

     

    Dès lors, ces espaces sont particulièrement convoités par les touristes comme lieux de villégiature. Conséquemment, les pays (villes, régions, départements), les promoteurs, l’industrie touristique ont chacun trouvé des avantages à ce que la valorisation de ces espaces se poursuive..  Toute une machine s’est mise en place afin de contribuer à cette valorisation sociale, dont la diffusion constante d’images où se mêlent patrimoine, histoire, éléments naturels, accomplissements, atmosphères magnifiées, etc.

     

    Ces images médiatisées, celles de ces hauts-lieux touristiques, sont élaborées afin de modeler une certaine perception du public provoquant admiration et désir de voir de visu. Cela passe en général par une esthétisation « au-delà du réel » des documents photographiques originaux : jeux de perspective, accentuation des effets de profondeur, saturation ou adoucissement des couleurs et des contrastes. Autant de moyens qui inventent des paysages sur mesure : toujours plus beaux, magistraux et séduisants.  Ce phénomène est à la fois le fruit des instances officielles – gouvernementales – et des industries – touristiques, immobilières. Mais il est aussi largement appuyé par les touristes eux-mêmes. Ce, grâce à l’essor et la disponibilité des appareils photographiques numériques et d’applications diverses qui modulent automatiquement (génériquement) les photographies avec les atmosphères souhaitées ou des styles picturaux référentiels.  Dans tous les cas, ce corpus d’images/paysages se retrouve dans les médias, sur les réseaux ; largement distribuées et relayé, favorisant leur promotion, ou à tout le moins d’une certaine vision interprétée des paysages « réels ».

     

    Question d’accentuer encore la manipulation des images, les instances responsables de la promotion de paysages, ou carrément l’industrie touristique, leur juxtaposent allègrement des phrases et des mots emblématiques : « L’archipel qui illumine votre sérénité », « Si le sable a une si belle couleur, c’est parce qu’il bronze toute l’année », « Rentrez avec un inconnu : vous-même », libérez votre nature sauvage », etc.  Ici, le mot et l’image agissent en parfaite symbiose pour opérer une perception entièrement construite des espaces naturels référentiels. 

     

    Il est possible ici de parler d’une construction/manipulation sociale et culturelle des paysages et des territoires auxquels ils réfèrent. À partir de ce constat, il est possible de se demander quel est le lien entre l’image photographique – manipulée, saturée, « embellie » – et les espaces géographiques référentiels ?

     

    LE PROJET

    Suite à cette réflexion, j’ai décidé de m’emparer de ces trois « mythes » paysagers –  la forêt, l’océan et la montagne – pour les approfondir dans ma pratique sous l’angle de leur construction. L’idée conductrice a donc été de manipuler entièrement des documents photographiques pour recréer des paysages  fictifs, mais dont l’apparence réfère à celle des archétypes – des lieux communs en quelque sorte. 

    Petit exercice de style et d’invention…

     

    À partir de plusieurs photographies de voyage personnelles – en montagne, en forêt et sur différents littoraux – j’ai fabriqué numériquement de nouveaux paysages – qui n’existent donc pas, tout en ayant l’air de… Par exemple, le dessin représentant une montagne a été fabriqué simultanément avec des fragments d’Alpes, de Pyrénées et de volcans indonésiens.  La forêt, elle, a une origine géographique tout aussi européenne qu’américaine; nordique que sudiste. Une fois les montages numériques finalisés, j’ai dépouillé chacun des nouveaux paysages de toute couleur, un peu comme si je tentais d’atteindre là une certaine neutralité et une objectivation des espaces représentés.

     

    À ces paysages, j’ai décidé de joindre des extraits superposés des codes sources des fichiers numériques qui les écrivent/décrivent chacun.  De cette façon, j’ai voulu affirmer leur virtualité : montrer à la fois l’image et son origine, celle-ci n’étant alors plus un espace géographique donné ; celle-ci ne référant plus à aucune émotion sensible liée à l’expérience du paysage.  Ici, l’image n’est que le résultat un simple ordonnement de données informatiques.

     

    Pour conclure, comme l’explique Anne Cauquelin, le paysage est une invention. Il n’est pas un lieu en soi, il n’est pas cartographiable, il est un regard porté sur une certaine portion de territoire.  Et même s’il nécessite un territoire donné pour émerger (sa matrice, en quelque sorte), sa nature est davantage idéelle et il appartient surtout au domaine de l’image.  En ce sens, il agit avant tout comme une interface sensible, voire symbolique, entre nous et le territoire qui nous environne ; entre nous et la terre que nous habitons.  Pourtant, avec la façon dont évolue globalement notre société, l’idée du paysage découle de plus en plus d’opérations de séduction mercantile et d’un contexte où la consommation des biens et services (y compris l’objet paysage) se fait de façon expéditive.

     

    Or…

    Le paysage n’est accessible qu’à condition de laisser le temps couler dans ses veines. Or, nous avons perdu cette faculté qui ne peut s’exercer que dans une lente percolation du temps qui s’épaissit en durée.[1]

     

     

    [1] BUREAU, Luc, L’idiosphère, de Babel au village universel, Montréal, L’Hexagone, 2001.