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    LES THÈMES DE RECHERCHE

    Depuis plusieurs années, les thèmes conjoints du territoire et du paysage sont au centre de ma pratique artistique, ouvrant un dialogue fécond entre les arts et la géographie. Dans mes recherches, le territoire se définit comme l’ensemble des espaces anthropisés et naturels où se déploient les sociétés et les activités humaines. En parallèle à ce caractère fondamentalement géo-social, le territoire agit également comme matrice pour un nombre infini de paysages, lesquels découlent des perceptions polysensorielles et subjectives des individus. Autrement dit, le paysage charge l’espace territorial de sens et de sensibilité; il en oriente l’apport symbolique et poétique. Toutefois, il comporte une dualité théorique importante, en désignant simultanément l’étendue spatiale observée (un paysage tel que vu dans la réalité par un observateur, dans un lieu et un temps donné) et sa représentation. Certes, cette double condition phénoménologique et artistique complexifie la définition du paysage, mais elle lui confère une richesse poétique catalysante, particulièrement féconde dans les pratiques artistiques contemporaines.

     

    Une question se précise alors : comment pratiquer et réfléchir les écarts et les échos entre les territoires, leur perception en un premier paysage – une image mentale – et leur interprétation en un second paysage, celui-ci exprimé par une image née cette fois-ci d’une intention artistique, avec des matériaux et des techniques spécifiques? Je m’intéresse particulièrement à l’émergence de ce paysage subséquent, matérialisé en création et nommé [em]paysage. Ce terme n’a pas été choisi au hasard.  Il a été créé dans le cadre de ma thèse doctorale et découle du besoin de désigner la source d’inspiration des oeuvres, c’est-à-dire les paysages et les territoires référentiels, tout en sanctionnant leur réappropriation matérielle en arts.  Le préfixe « EM », ajouté à l’avant du terme paysage veut ici évoquer l'acquisition d'un état, d'une qualité nouvelle ou la création d'un nouvel espace. Il s’agit donc d’entrevoir les oeuvres comme une mise en état inédite de paysages matriciels, considérant leur réappropriation subjective et/ou critique par l’artiste.  

    LE PROCESSUS DE CRÉATION

    Mon processus de création prend ancrage sur le terrain, dans différents territoires parcourus, principalement en les marchant. Il peut s’agir d’espaces naturels (haute montagne, glaciers, volcans, forêts primaires), de régions humanisées ou encore de zones industrielles, selon les projets en cours. Ces espaces – qui peuvent être simplement traversés, mais que je préfère de loin arpenter et observer lentement, longtemps – deviennent le sujet de réflexions. Ils présentent un contexte propice à des documentations visuelles et à des moments d’inspiration essentiels à ma pratique artistique. À travers ces parcours, et tout au long du processus de création, je m’intéresse à des questions d’ordre géographique et environnemental, selon le territoire concerné. En ce sens, je poursuis un travail sur la construction sociale de ces territoires, en m’attardant aux processus historiques, géographiques, identitaires, voire idéologiques, qui sont conjointement impliqués dans leur développement et dans leur détermination. 

    Lors de mes observations initiales sur le terrain, je cherche à approfondir ma compréhension des effets induits par la relation entre l’humain et son milieu, avec au centre, la question fondamentale de l’environnement (sa fragilité et sa préservation). Par exemple, dans mes recherches récentes, j’ai été interpelée par les tensions inhérentes aux développements des territoires : l’extension continuelle des espaces dits périurbains, dont l’amplification des banlieues et des zones commerciales situées aux alentours des villes; l’amincissement des frontières entre les zones industrielles et agricoles; l’insertion d’industries lourdes dans des zones naturelles ou rurales; l’altération des espaces naturels ou encore leur détournement à des fins touristiques et économiques, etc. De plus en plus, ces multiples réalités et les différents zonages territoriaux se juxtaposent ou se superposent, dans une cohabitation géographique/sociale qui émerge parfois de façon troublante. Ipso facto, la question écologique s’inscrit dans mes recherches avec une importance croissante.

    Ainsi, du point de vue conceptuel, il s’agit pour moi d’observer les lieux dans une perspective empirique, d’analyser et de comprendre le caractère spécifique des différents espaces observés. Du point de vue de la création, je souhaite conséquemment traduire et exprimer la complexité, l’hétérogénéité, la multiplicité, mais aussi l’unicité de ces territoires qui ancrent l’humain dans son milieu, l’individu dans sa société.  Pour se faire, différentes disciplines liées à l’image s’hybrident constamment – peinture, dessin, estampe, photographie – afin de développer une articulation sensible entre l’intention artistique et la matérialité des œuvres : les médiums et les matériaux, la facture, l’échelle, l’installation, etc.

    La documentation visuelle recueillie lors de mes prospections devient le matériel de base pour la conceptualisation et la création des œuvres, dans lesquelles les territoires sont représentés par une mise en relation étroite de l’espace pictural et du dessin. La « matrice » de l’œuvre – son esquisse en quelque sorte – est générée par le traitement infographique des documents photographiques ou vidéographiques captés sur le terrain. Le fait de générer cette matrice grâce à l’utilisation de logiciels répond à un besoin d’objectivité qui peut s’apparenter au travail d’édition cartographique. Puis, la réalisation « concrète » des oeuvres se fait dans une imbrication de moyens manuels (qui me permettent de singulariser et d’outrepasser le caractère « programmatique » conséquent du numérique, même si rien d’empêche que des résonnances persistent) – et technologiques.

     

    Bien que j’entrevois généralement la réalisation des oeuvres avec une minutie et une attention aux détails, dans une posture analogue à celle des cartographes, leur facture varie en réponse à des intentions artistiques ou conceptuelles précises. Ceci implique un détournement et/ou une association de différents styles graphiques, de même que l’usage de matérialité et d’expressions picturales variées, qui me permettent ensemble de moduler, d’affiner, voire de symboliser la représentation des territoires. Dans tous les cas, la peinture, le dessin, mais aussi le détournement de certaines techniques de l’estampe, travaillent conjointement comme moyens d’expression privilégiés. La perméabilité de ces disciplines et l’accès à leur décloisonnement m’offrent de vastes possibilités de recherches.

     

    Ainsi, la peinture me permet d’exprimer un chromatisme, une ambiance et une texture prédominante des paysages référentiels, et d’en qualifier ma perception ou ma compréhension. Sans que cela ne soit systématique, la couleur prend en général la forme d’espaces bien délimités et réalisés en aplat, à partir de techniques perfectionnées de pochoirs. Considérant l’impact expressif et perceptif de la couleur, ses qualités et sa matérialité m’importent énormément. Ainsi, une réflexion s’impose chaque fois concernant le caractère pictural de l’œuvre en cours. Les teintes privilégiées, la rencontre des nuances, les contrastes et la luminosité, les niveaux de saturation et d’opacité, l’épaisseur de la matière picturale, sa matité ou son lustre, mais aussi l’impact du choix du support sur le déploiement de la couleur sont autant d’éléments à considérer avec attention. Bref, les espaces de couleur agissent comme un élément essentiel de mes compositions, tout en précisant les frontières les plus importantes des territoires représentés. Ils visent à accroître la cohésion de l’ensemble tout en créant un contrepoids formel aux multiples déambulations instaurées par la ligne. De son côté, le dessin me permet d’exprimer des détails ainsi que des informations spécifiques aux territoires représentés. Aussi, afin d’orienter la portée sémiotique des œuvres, j’emploie plusieurs approches stylistiques : hyperréaliste, technique, topographique, médiatique, etc. À cela peut s’ajouter la présence d’autres types de signes, tels des codes géographiques, des grilles perspectivistes, des quadrillages ou encore des éléments propres au langage informatique.

    Dans ma pratique, plusieurs propriétés picturales, graphiques et photographiques s'associent intimement, et c’est à travers leur relation complexe que l’espace de la représentation se construit, visant en définitive une re-présentation, et une interprétation critique/symbolique des territoires. L’image ainsi réfléchie découle d’un processus de création me conduisant d’un terrain géographique, de ses paysages et de sa documentation, vers la réalisation concrète de l’œuvre en atelier, incluant sa conception, sa « fabrication », ses modalités de mise en espace. Enfin, dans l’espace d’exposition, ce sont des [em]paysages qui se déploient, créant une spatialité et une territorialité inédite. Ainsi, l’apport théorique de la recherche est considéré de concert avec le processus artistique, avec les aspects esthétiques et plastiques des oeuvres, de façon à ce que les uns et les autres agissent en adéquation fine.

    RESEARCH TOPICS

    The related topics of territory and landscape have been at the centre of my artistic practice for many years. I define territory as a geo-social space that is intrinsic to collective imaginaries and identities. It can be considered as raw material for the landscape, which I define as an infinitely subjective perception of natural or humanized spaces.

     

    I chose the topics of territory and landscape for my research out of a desire to interpret places in a critical and symbolic way.

     

    When I first observe a given territory, I seek to deepen my understanding of the effects generated by the relationship between humans and their environment, an objective I maintain during the whole creative process. The fundamental issue of the natural environment—its fragility and its preservation—is at the core of this approach. I examine geographical, ideological, and identity processes, as they are conjunctively implicated in the development of the territory and its determination.

     

    For instance, in my latest research, I am looking at tensions caused inherently by territorial development, such as the ceaseless extension of suburban spaces (including the broadening of the suburbs and of commercial zones in the periphery of cities), the narrowing borders between industrial and agricultural zones, the insertion of heavy industries within natural or rural zones, and the alteration to natural spaces, among others. These multiple realities are being increasingly juxtaposed and overlapped, creating a geographical and social cohabitation that is often destabilizing.

     

    Conceptually, I aim to observe places from an empirical perspective, and to analyze and understand the specific character of the different spaces travelled. I additionally question the way in which these spaces are built socially. Creatively, I seek to translate and explain the complexity, the heterogeneity, the multiplicity, and the uniqueness of these territories that anchor humans to their environment, and an individual to his or her society. 

    THE CREATIVE PROCESS

     

    I gather the inspiration for my research in the different territories travelled while walking, biking, driving, or even flying. I might simply have crossed through these spaces, which become subjects of my reflection, but I usually prefer to wander and observe slowly, taking the time to follow different scales of perspectives. Those spaces represent an ideal context to collect visual documentation (photography, video, sketching), and are perfectly suited to moments of inspiration and reflection, which are essential to my artistic practice.

     

    The visual documentation is the raw material used for the conceptualization and the creation of my works. I frequently depict the territories travelled by superposing linear drawings that I generate through digital manipulations of the material I captured in the field. Generating drawings through image-manipulation software answers a need for objectivity that can be related to cartographic editing. The drawings are, however, usually realized by hand in order to distinguish them, and to transcend the programmatic character inherent to digital material, although nothing prevents resonances to linger.

     

    While the linear approach remains a favourite in my research, the means of execution of the drawings constantly varies in order to answer specific artistic or conceptual intentions. This may imply associating different graphic styles and/or deviating from their traditional use, which allows me to modulate, refine, or even symbolize the depiction of territories. There are therefore many types of drawing in my works, such as realistic, technical, topographical, signaletic, and so on, to which I may add geographical codes, and perspective and graphical grids. In all cases, drawing remains the preferred means of expression, as its permeability allows me to go past the compartmentalization of disciplines, thus offering me vast research possibilities.

    In my works, many pictorial and graphic properties become intimately tied. The space of the representation is built through a complex relationship involving drawing, and photographic or digital reminiscences, aiming ultimately towards a critical and symbolic interpretation of territories. 

     

    Transl. Lysiane Boulva